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Le Monde, Stéphane Ménard / 15.04.2008
Avec son compatriote Tommie Smith, l'athlète noir américain John Carlos avait dressé un point ganté de noir vers le ciel sur le podium du 200m [aux J.O. de Mexico en 1968] pour protester contre les discriminations raciales en cours dans son pays. A 62 ans, John Carlos n'a rien perdu de ses convictions.
Avant le passage de la flamme olympique à San Francisco, mercredi 9 avril, vous avez participé à un relais en défense des droits de l'homme. Pourquoi ?
J'ai participé à ce relais car je crois aux droits de l'homme. Le mérite de ces manifestations, à San Francisco, Paris ou Londres, est qu'elles permettent d'attirer l'attention de l'opinion sur les atrocités qui se passent au Tibet et au Darfour.
Pensez-vous qu'il faille arrêter le parcours de la flamme ?
Le parcours de flamme est devenu grotesque. Mais plus la flamme parcourt de pays, plus on donne au public la possibilité d'exprimer ses inquiétudes au sujet de la situation en Chine.
Estimez-vous que le Comité international olympique (CIO) a fait le bon choix en confiant les Jeux à Pékin ?
C'était une erreur d'accorder les Jeux olympiques à la Chine, en supposant qu'elle ferait des efforts en matière de droits de l'homme. Comment le CIO pouvait-il croire que ces promesses seraient tenues? Le CIO devrait choisir des pays qui méritent vraiment les Jeux. L'un des points principaux de la charte olympique est celui de la non-violence. Or comment peut-on parler de non-violence dans un environnement aussi violent? Le CIO aurait dû montrer un peu plus de fermeté envers le gouvernement chinois et exiger qu'il mette un terme aux hostilités contre les Tibétains avant de lui confier les Jeux. Il aurait dû regarder de plus près ce qui se passe au niveau des droits de l'homme et du citoyen en Chine au lieu de dire, maintenant que les Jeux arrivent : "Vous devriez mettre de l'ordre dans vos affaires."
Croyez-vous que des athlètes manifesteront à Pékin comme vous l'avez fait il y a quarante ans à Mexico ?
J'ignore s'il y aura un autre John Carlos ou un autre Tommie Smith. Ou, qui sait, un autre Mohammed Ali. C'est probable que quelqu'un osera faire une déclaration, mais ce n'est pas certain. C'est un choix très personnel. Les athlètes font beaucoup de sacrifices pour aller aux Jeux. Une fois sur le podium, ils ont la liberté de prendre leur propre décision, de faire ce que bon leur semble. Je ne me permets pas de donner des conseils. Simplement, chacun devrait faire ce qu'il pense devoir faire.
Le Comité olympique français vient d'interdire aux athlètes français d'arborer le badge "Pour un monde meilleur" pendant les Jeux.
Le CIO devrait clairement définir ce qui relève de l'ordre politique et de celui des droits de l'homme. A Mexico, j'ai porté pendant toute la durée des Jeux un badge sur lequel était inscrit : "Projet olympique pour les droits de l'homme". Et puis, cela a été transformé en message politique.
Peut-on établir un parallèle entre Pékin 2008 et Mexico 1968 ?
Effectivement. Mais ce parallèle ne concerne pas seulement les JO. En 1968, c'était la guerre du Vietnam, aujourd'hui, c'est en Irak. En 1968, il y avait Robert Kennedy, et aujourd'hui, nous avons Barack Obama. Et comme hier, nous sommes très inquiets de ce qui va se passer à la convention du Parti démocrate. En 1968, 350 personnes sont mortes à Mexico, assassinées [dix jours avant le début des JO]. Et c'était passé quasi inaperçu. Nous voilà, quarante ans plus tard, dans la même situation. Et les organisateurs des JO ne prennent pas cette situation au sérieux.
Êtes-vous favorable à un boycottage des Jeux ?
Je ne crois pas à un boycottage des JO. Car ce sont les athlètes qui en seront les victimes, blessés à vie à cause de leurs carrières brisées. Je me souviens de participants en 1968 qui, aujourd'hui encore, n'ont toujours pas surmonté la menace d'un boycottage des JO de Mexico ou de celui, effectif, contre l'Union Soviétique, en 1980.
Un boycottage de la cérémonie d'ouverture vous paraît-il une meilleure solution ?
Cela serait un compromis parfait. Imaginez le scénario : aucun athlète à la cérémonie d'ouverture, aucun levé de drapeau! Si 280nations refusaient de participer à la cérémonie d'ouverture, cela enverrait un message très clair au gouvernement chinois qui se demanderait peut-être enfin s'il ne vaudrait pas mieux reconsidérer la situation et entamer un dialogue avec le CIO et les gouvernements.
Si vous étiez athlète, aujourd'hui, et sélectionné pour Pékin, quelle serait votre attitude ?
Si j'étais athlète aujourd'hui, je saurais être imaginatif et ferais une déclaration pour dire que je n'approuve pas ce qui se passe. Lorsque vous faites ce type de déclaration publique, vous envoyez partout dans le monde un message de courage.
Pensez-vous qu'en 2008 les athlètes sont aussi engagés que vous l'étiez en 1968 ?
En 1968, les athlètes étaient beaucoup plus mûrs, plus engagés et plus informés. Je doute que les athlètes actuels soient aussi impliqués que ceux des années 1960. Aujourd'hui, ils s'intéressent davantage à ce qui brille et à la célébrité. Ils sont aveuglés par cette quête de gloire et d'argent et ignorent, pour la plupart, la réalité de la vie. De ce point de vue, les choses ont bien changé. |