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Le Monde, Chen Yan / 26.03.2008
L'irruption de la révolte du Tibet a surpris le monde et a surtout mis dans l'embarras les gouvernements occidentaux. Face à la Chine, ce géant économique de plus en plus impressionnant, il est d'autant plus difficile de prendre des mesures efficaces que l'appréciation des multiples enjeux de la question sino-tibétaine me semble non éclaircie. Cette révolte et les réactions de Pékin sont pourtant riches d'enseignements.
Depuis le début de cette révolte, Pékin se livre à une véritable guerre de l'information contre le reste du monde. L'agence Chine nouvelle et la télévision publique donnent une version unique des faits, les médias, et sur Internet, n'ont d'autre droit que de la répéter. Les organes en charge de la propagande, le premier ministre Wen Jiabao inclus, s'empressent de désigner le dalaï-lama comme l'instigateur de la révolte et de le condamner.
A première vue, cela peut être perçu comme un réflexe tout à fait habituel pour un régime totalitaire. Mais, en réalité, cela démontre plutôt que, désormais, le black-out sur des crises comme celle-ci n'est plus possible. Après le mouvement des "Lumières" dans les années 1980-2000 et la multitude de forums-débats et blogs sur Internet, malgré un système de contrôle et de censure très développé, les autorités chinoises ne sont plus en mesure d'isoler le peuple, ni de l'intérieur ni de l'extérieur. Elles ne sont plus capables non plus de contrôler leur pensée. Du coup, elles renoncent à étouffer la crise et prennent le risque de se ridiculiser en multipliant les accusations sans preuves.
Cette révolte arrive certes à un très mauvais moment pour Pékin. Elle coïncide avec la session de l'Assemblée nationale populaire, de l'élection présidentielle à Taïwan, et surtout, à cinq mois de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Pékin. Le simple fait que naisse la controverse sur l'éventuel boycottage suscite craintes et angoisses. Mais les conséquences ne s'arrêtent pas là. Depuis le massacre de la place Tiananmen, Pékin a consacré des années d'efforts persévérants pour sortir de l'isolement international.
Depuis le début du XXIe siècle, fort de sa croissance exponentielle, Pékin soigne son image en multipliant les messages de conciliation et de charme culturel au monde. Il n'espère pas seulement asseoir sa puissance sur son potentiel économique, mais aussi construire un empire de "soft power". Pékin se montre coopératif ou accommodant sur des dossiers internationaux, tels que la crise nucléaire en Corée du Nord, la Birmanie, ou même la crise humanitaire au Darfour. Avec ses efforts presque constants, le pouvoir chinois était en train de parvenir à faire quasiment oublier la vraie nature de son régime.
Pour une partie des hommes d'affaires et des dirigeants politiques occidentaux, la Chine est devenu un pays normal, responsable, voire même respectable. Qui peut prédire, d'ailleurs, qu'une "dictature respectable" ne constitue pas le premier pas de la démocratisation future ? En effet, une image "positivée" de la Chine arrange pas mal de choses. En omettant la dictature, on peut facilement argumenter contre les critiques en matière de droits de l'homme en Chine et justifier sa conscience, ses intérêts ou son inaction.
Mais la révolte et la répression dans le sang des Tibétains ont brisé cette illusion. Pour le pouvoir chinois, cette crise est tout aussi cruelle. Non seulement des années d'efforts de quête de respectabilité ont été anéanties, mais surtout, le credo de la "haute technocratie" du régime de Pékin est ébranlée. Forts de la croissance et du développement potentiel du pays, ces technocrates pensent que tout peut être calculé, que tout peut être verrouillé et que tout peut s'acheter. Faute de restaurer sa légitimité politique par une réforme démocratique, on croit dans la technicité, dans la sophistication du système de censure, de répression, dans la nature cynique de l'humanité. On vante la croissance économique comme modèle de société.
L'irruption de la révolte tibétaine a démenti cette conviction. Tout ne peut pas être réglé par des mesures techniques, même si on est équipé du plus performant outil. Tout ne se règle pas par l'argent ni par la répression. La légitimité politique ne peut procéder que de l'adhésion démocratique.
Historiquement, les relations entre le Tibet et la Chine sont complexes. Mais une chose est sûre : la force de sinisation que le peuple chinois a démontrée au cours de son histoire millénaire semble avoir des limites. Civilisation issue du plateau de Loess (aujourd'hui centre de la Chine), le peuple han a réussi à étendre sa culture sur presque l'ensemble du territoire de l'Asie de l'Est. Mais cette sinisation a connu des limites géographiques ou culturelles. Le Tibet constitue précisément le symbole de cette limite. Le dalaï-lama vient de rappeler que, pour que le Tibet reste au sein de la nation chinoise, il faut gagner, par la voie pacifique, l'assentiment et l'adhésion du peuple tibétain. |