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Leurs « poisons » : les Tibétains, les Ouïgours, les séparatistes de Taiwan, les dissidents de Tiananmen, une secte pacifiste
Paris Match, Jean-François Chaigneau / 29.02.2008
Paris Match – La Chine est-elle prête à recevoir les J.O. ?
Roger Faligot – Elle le sera sans doute. Les Chinois ont pourtant connu des problèmes inédits. Il y a de nombreux accidentes mortels dans la course à la construction et à la destruction de vieux quartiers. Et quand ils se sont mis à creuser pour construire de nouveaux hôtels, ils sont tombés sur des tunnels de la ville souterraine, un Pékin à l’envers qui date de 1969. A l’époque, Mao et son Premier ministre, Zhou Enlai, croyaient à l’imminence d’une attaque nucléaire soviétique sur la capitale. Ils ont donc bâti une cité sous l’autre, sur deux niveaux : à 8 mètres et à 18 mètres sous terre.
Un immense abri antiatomique ?
Oui. Le premier étage, à 8 mètres, était destiné à la milice et à l’Armée populaire de libération (APL). Le deuxième étage, à 18 mètres, était affecté à 300 000 civils : des pharmacies, des hôpitaux, et même des petits théâtres de marionnettes pour les enfants. Une partie de cette ville a été conservée et rénovée par l’armée pour pouvoir intervenir rapidement à l’intérieur de Pékin. Ce qui s’est révélé efficace vingt ans plus tard (1989), lors de la répression des étudiants sur la place Tiananmen. Ces galeries étaient aussi prévues pour permettre aux membres de la direction du Parti communiste de fuir depuis leur résidence ou même de la Cité interdite en cas d’émeute. Elles débouchent 60 kilomètres plus loin, sur des aéroports militaires.
Cette ville souterraine renferme des secrets ?
Elle était reliée au Jardin des bambous, un hôtel très chic conservé à l’ancienne, qui était le quartier général, et la résidence personnelle de Kang Sheng, chef des services secrets, inventeur du « Petit livre rouge », conseiller de Mao, celui qui a fait épouser l’actrice qui deviendra la fameuse madame Mao. Ce Jardin de bambous abritait de nombreuses œuvres d’art, récupérées par le conseiller de Mao lui-même pour qu’elles échappent aux destructions massives de la Révolution culturelle ; et parmi elles, beaucoup de livres et de gravures érotiques [on sait que le Grand Timonier en était très friand, N.d.l.r.] Avec en prime des milliers d’enregistrements sonores, des gémissements d’orgasmes féminins que Kang Sheng collectionnait ! Dans les bunkers du Jardin des bambous se trouvait le principal central d’écoutes des services secrets chinois. Il permettait de transmettre des ordres aux gardes rouges ou de récolter des informations n’importe où dans le pays…
La paranoïa qui s’est emparée de la Chine à cette époque-là continue aujourd’hui à propos des Jeux olympiques ?
Les services de sécurité chinois essaient d’identifier leurs ennemis. Lors de mon séjour, en juin 2007, on me posait des tas de questions en tant que spécialiste du renseignement chinois : « A votre avis, qui va nous attaquer ? Al-Qaïda ? Que feriez-vous à notre place ? » Ils ont d’ailleurs envoyé une délégation auprès d’Al-Qaïda en leur disant : « On ne veut pas de problème pendant les J.O. » Quand ils parlent d’Al-Qaïda, ils pensent surtout aux Ouïgours, les séparatistes du Xinjiang, le Far West de la Chine, qui sont musulmans… C’est exagéré : ils étaient 120 Ouïgours seulement à combattre en Afghanistan au côté des talibans. Aujourd’hui, ils sont éparpillés. Parmi eux se trouvent même deux ou trois officiers chinois infiltrés et détenus par erreur à Guantanamo !
Pour ces J.O., les Chinois ont-ils tout prévu ?
Ils essaient de ne rien laisser au hasard. Fin janvier, ils ont invité à Pékin le patron de la D.S.T., Bernard Squarcini, qui leur a prodigué ses conseils. Un moment ils s’interrogeaient : fait-on passer la flamme olympique par Paris ? Grosse question. Pierre de Coubertin, le fondateur des Jeux, étant français, le détour paraissait inévitable. Mais ils redoutaient en France une action de la secte Falun Gong, ce grand mouvement gymnique d’inspiration bouddhiste et taoïste qui met en cause le Parti communiste chinois. En 1999, dix ans après Tiananmen, Jiang Zemin, le président de l’époque, voit un beau matin de printemps 10 000 manifestants sous ses fenêtres. Ce sont des membres de Falun Gong, des pacifistes qui veulent qu’on reconnaisse le droit à leur pratique et qui militent contre le parti unique. Revendications évidemment insupportables ! On les a laissés partir tranquillement, mais la répression a suivi, féroce. Leur gourou, Li Hongzhi, est réfugié aux Etats-Unis. Les Chinois assurent qu’il a le soutien de la C.I.A. et ils ont créé aussitôt, en juin 1999, un nouveau service secret, le bureau 610, qui coordonne les renseignements sur la secte Falun Gong dans le monde entier… Ils ont étendu leurs investigations à ce qu’ils désignent comme les cinq poisons : le Falun Gong, les Tibétains, les Ouïgours, les séparatistes de Taiwan et les derniers dissidents de 1989 jusqu’à nos jours, ceux de la place Tiananmen en particulier. Trois fois par semaine, dans chaque ambassade de chaque pays, le responsable fait un briefing sur ces cinq poisons.
Cette paranoïa chinoise n’est-elle pas excessive ?
La phobie du président Deng Xioping après la Révolution culturelle, c’était Solidarnosc en Pologne. Il s’y référait constamment et craignait que le PC chinois ne s’effondre de la même façon. Puis on est passé à la peur de Gorbatchev, avec son envie d’ouverture qui influençait les réformistes du Parti chinois. De nos jours, l’équipe du président Hu Jintao redoute un mouvement comme la « révolution orange » en Ukraine et celle « des roses » en Géorgie.
Nos savoir-faire occidentaux les intéressent ?
Enormément. Le gouvernement chinois vient de lancer à travers le monde un grand mouvement pour la création d’instituts Confucius. Leur but : promouvoir la langue chinoise, la culture, le confucianisme. A priori, c’est très sympathique. Il y en a cinq ou six en France. Ces instituts oeuvrent en partenariat avec les universités et de grandes entreprises chinoises, par exemple des équipementiers en communication. Et comme par hasard ces instituts sont toujours implantés dans des zones très pointues concernant la recherche, la haute technologie.
C’est le péril jaune ?
Non. Mais il y a une limite à ne pas dépasser. Regardez ce qui vient d’arriver avec Areva. Pendant que le président Sarkozy et Anne Lauvergeon étaient en visite en Chine, la Sécurité chinoise mettait en résidence surveillée un des responsables d’Areva. Ils l’ont relâché au prix d’exigences nouvelles dans la négociation, un échange technologique inégal… Prétexte invoqué : le Français aurait été en relation avec un entrepreneur chinois sous le coup d’une enquête pour corruption.
Revenons aux J.O. C’est tellement compliqué de vouloir tout contrôler ! Les Chinois ne regrettent-ils pas de les avoir voulus ?
Non, car ils misent sur l’effet d’accélérateur économique des J.O., et surtout sur l’image de marque qui doit accompagner leur montée en puissance dans le sport et dans le monde. Mais si toutes les deux minutes la police intervient pour interdire, leur image va en souffrir.
Il y a des micros dans les chambres d’hôtel ?
Ça ne date pas d’aujourd’hui. Et maintenant, on vous suit pas à pas grâce à votre téléphone portable, qui fait office de balise.
Tous les journalistes sont fichés. Il faut donner une liste des personnes qu’on va interviewer…
… et si possible dresser une liste des questions à l’avance… Quand certains responsables m’ont demandé mon avis sur la façon de gérer nos confrères, je leur ai conseillé d’être « sympa » avec les journalistes, l’image de la Chine en sortirait grandie… C’est une notion qu’ils ont du mal à comprendre. Je leur ai dit : « Laissez-nous libres… Evitez dans le même temps d’emprisonner des dissidents ou d’intervenir contre des opposants. » Ils m’ont répondu que l’expérience leur avait appris à se méfier… Et en effet, en mai, va se dérouler un premier « procès de Pékin » contre le dissident Hu Jia, arrêté en décembre, qui demandait des libertés et des droits élémentaires, notamment dans le travail.
S’il se passe quelque chose, écrivez-vous dans votre livre, « c’est 1,3 milliard de Chinois qui perdront la face en même temps… »
Oui. Le nationalisme est exacerbé. Les J.O. sont l’occasion de galvaniser toute une population, diaspora comprise, et d’être reconnus comme puissance mondiale.
Les Chinois seraient-ils incapables d’admettre la moindre erreur ?
Ne pas perdre la face… Ne pas reconnaître ses faiblesses… La Chine, c’est l’empire du Milieu. On est le centre, le reste du monde n’est que la périphérie. La vision est donc conquérante. Elle l’était déjà au cours des siècles précédents. Et cela d’autant plus que les Chinois disposent aujourd’hui de moyens technologiques modernes de surveillance et de répression. Ils sont en passe de posséder les plus grands services de renseignements au monde. Je me suis amusé à faire une chronologie d’anticipation à la fin de mon livre. En l’an 2035 : économiquement, selon une étude de la C.I.A., ils dépassent les États-Unis. 1er octobre 2049, centenaire de l’arrivée de Mao au pouvoir : ils plantent le drapeau rouge sur la planète rouge, c’est-à-dire Mars. L’objectif est clairement affiché par les programmes scientifiques. Les Chinois ont commencé par une « joint venture » avec les Russes pour une station Mir adaptée. Finalement, ils se sont approprié le projet, et font cavalier seul… Alors que, par ailleurs, l’ex-K.G.B. et les services secrets chinois opèrent main dans la main.
Comment avez-vous travaillé ?
Je lis et comprends le chinois. Il y a vingt-cing ans, on disposait de peu de sources d’information. Aujourd’hui, sur Internet, il y a le journal de l’A.P.L. (qui compte 2,3 millions d’hommes). Propagande mise à part, on y trouve les mouvements d’officiers et des informations factuelles. J’ai beaucoup lu, beaucoup voyagé pour cette enquête : Chine, Hongkong, Japon, Australie… J’ai vu des responsables du renseignement économique et politique. Certains se sont désistés. Le vice-ministre responsable de l’école centrale du Parti communiste chinois m’a également reçu. Les gens que je rencontrais ne se présentaient pas forcément en tant que tels. Tel directeur d’un centre d’études internationales est en fait un haut dignitaire du Guoanbu, le K.G.B. chinois. En France, si vous discutez avec le directeur de la D.G.S.E., vous savez que c’est le patron. Dans un organisme de renseignement chinois, le vrai patron est le secrétaire du comité du Parti. Certains sont réformistes. Il faut savoir décrypter le langage marxiste, toujours très présent en 2008. C’est ce qu’entendent les dirigeants actuels par l’harmonie entre le système économique et le souci de ne pas perdre le pouvoir.
La nomenklatura chinoise n’est-elle pas pérennisée ?
Oui, les gens au pouvoir aujourd’hui, en particulier dans les services spéciaux, sont les fils des précédents. Un exemple : le petit-fils de Mao a été un officier du renseignement militaire. A la fin des années 80, il était au Pakistan pour aider à armer les Moudjahidine afghans contre l’armée soviétique…
Ont-ils essayé de vous gagner à leur cause ?
Personne n’est dupe. Ils vous font comprendre : on vous a reçu. Vous êtes un « ami de la Chine ». N’écrivez pas un brûlot contre nous ! Ce n’était pas mon intention : je voulais décrire pour la première fois le système qui permet de renseigner les dirigeants du PC et d’aider le secteur privé à conquérir des parts du marché mondial. Ainsi, quand on prend l’affaire du Tchad, on voit bien le rôle logistique des Chinois derrière les rebelles, en même temps que l’appui diplomatique aux Soudanais, dans l’optique de s’approprier des matières premières. L’une des techniques d’influence des services chinois consiste à attirer ceux qui adorent la civilisation chinoise puis, de proche en proche, par sympathie, on vous gagne à la cause, comme à l’époque maoïste. La France est pour eux une cible de choix. D’abord, pensent-ils, parce qu’il y a beaucoup d’hommes politiques corrompus… Et il y a eu une intelligentsia prochinoise plus importante qu’ailleurs à l’époque du maoïsme.
Que pensent-ils du président Sarkozy ?
Une unité spéciale de renseignement a été mise en place pour analyser son comportement. Après Jacques Chirac, admirateur déclaré de la civilisation chinoise, ils ont eu peur, surtout avec Bernard Kouchner. Ils se sont demandé si le président allait parler du Tibet et des droits de l’homme. Finalement ils n’ont pas à se plaindre. Le président français a reconnu qu’il n’y avait qu’une Chine, que Taiwan n’était pas indépendante, le Tibet non plus… Alors qu’Angela Merkel a reçu le dalaï-lama. Et lorsqu’elle est allée là-bas, en septembre, elle s’est plainte vivement : « J’en ai marre de vos cyber-attaques ! » Le Premier ministre chinois, Wen Jiabao, a répondu : « C’est pas nous, ce sont des hackers ». Chacun sait qu’en Chine un hacker isolé, c’est impossible. Tout l’internet est sous contrôle des services de sécurité ! Les Chinois ont fait grise mine mais n’ont pas modifié les contrats commerciaux. Ce qui prouve que s’aplatir n’est pas forcément une bonne chose… En 2007, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Espagne, le Japon, les Etats-Unis ont été attaqués simultanément par des cyber-guerriers en provenance de Chine. Quant à la France, elle a subi un assaut le lendemain même de l’élection de Nicolas Sarkozy. Histoire de tester sans doute la capacité de réaction du nouveau promu. L’administration française a réagi en livrant une bataille acharnée à coups de contre-virus, mais officiellement elle a fait le dos rond sans protester, comme si de rien n’était.
Les Chinois se lancent à la conquête du monde.
Leurs contradictions économiques sont telles qu’ils ne peuvent pas faire n’importe quoi. Ils veulent développer le capitalisme, mais pas à l’image du « désastreux système des Indiens, disent-ils, qui ont la démocratie en plus ». Autant dire une vraie plaie ! Ils veulent que le développement économique ne fasse pas vaciller leur système politique, et surtout pas éclater la Chine. |